« On se demandera bien sûr si le monde où nous vivons
est vraiment si renversé qu’il faille toujours le remettre sur pied »
...Robert Musil ‘’l’homme sans qualités" Seuil T1 p 47...

A cette demande, nous répondons
« c’est que, ici maintenant, une fois de plus, il le faut bien ! »

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R.C. (air BR), Témoignages successifs sur l’Asinara en 1979

dimanche 2 janvier 2022

(…) Aux Fornelli 1 nous étions une soixantaine : nous brigadistes, quelques militants des NAP et d’autres formations arrmées et une vingtaine de détenus communs considérés comme plus dangereux.

Nous passions le temps en écrivant les documents dont nous avions parlé, en discutant, en jouant au football dans de minuscules cours, trois contre trois avec une balle faite de chiffons. Et en projetant sans relâche l’évasion.

Mais l’histoire de l’Asinara ne peut être racontée sans parler de Cardullo, un personnage qui semblait sortir de l’imagination de Salvador Dali, et avec qui une relation particulière s’était aussitôt établie.

1Section de la prison de haute securité de L’Asinara, où étaient concentrés principalement des détenus politiques.

Qui est Cardull ?

Le directeur de la prison et l’empereur de l’île. Un homme résolument pittoresque et plein d’humour, très histrionique et mythomane, un peu autodestructeur, mais avec un fond de dignité. Je pense qu’il était dans un certain sens fasciné par nous, les brigadistes. Et satisfait de sa capacité à nous affronter rudement. Il répétait toujours un discours qui ressemblait plus ou moins à ceci : « D’accord, je sais que je suis maintenant impuissant à contrôler ce que vous faites à l’intérieur des murs de Fornelli ; vous avez probablement aussi des explosifs et des armes ; cuisinez ce que vous voulez ; discutez, conspirez ; je sais que votre but n’est pas d’avoir une heure d’air supplémentaire ou de vous disputer avec les gardes ; votre but est l’évasion ; mais moi je vous attendrai à l’extérieur et je vous jure que vous ne serez pas capables de mettre votre nez au-delà de ce mur, vous ne vous échapperez jamais de cette île ».

Nous lui répondîmes, avec une égale théâtralité, que au contraire nous quitterions cette île. Et bientôt.

Quand ces mises en scène ont-elles eu lieu ?

Aux moments les plus divers. Par exemple, quand pour les entretiens il fallait aller du Fornelli à la Centrale, une dizaine de kilomètres de chemin de terre le long de plages et de falaises sauvages, Cardullo m’accompagnait presque toujours en personne. Même seul. Il me prenait dans sa jeep et m’asseyait à côté de lui, sans menottes. Il emportait souvent son énorme doberman qui, juché sur son derrière la langue sortie, soufflait, agaçant dans ma nuque. Il répétait son discours sur notre évasion impossible, mais il me lut aussi ses poèmes, sollicitant un jugement. Il s’arrêtait au bord de la route. Il me montrait le coucher de soleil, la mer, le ciel. « Regarde quelle merveille », disait-il. Et puis il commençait à déclamer (...) Une fois pourtant, il fit plus. Il me défia à le tuer. (...) Dans l’un de ces défis psychologiques qui, à mon avis, le faisaient se sentir "homme". La jeep était maintenant sur un chemin surplombant une falaise. « tu vois C. » et il me dit : « si tu tires sur le volant, nous nous écrasons et tu me tues ; mais je sais que tu n’en as pas le courage ; c’est pourquoi je peux me permettre de t’emmener seul avec moi ; vous parlez, parlez, mais après....".

"Non regarde, le problème n’est pas que je n’ai pas le courage de te tuer", répondis-je, "le fait est que ta vie ne vaut pas la mienne : je serais aussi prêt à te jeter en bas, mais sans tomber moi aussi".

Et vas-y un fou rire. Avec Cardullo on finissait toujours par avoir des affrontements verbaux vaguement surréalistes. "Je n’ai plus rien à perdre dans la vie", me confessait-il un jour, "j’ai brûlé toutes mes énergies vitales, mais il me reste vous et ma seule satisfaction est que vous ne pourrez jamais vous échapper d’ici".

En quoi consistait-il ?

En réalité, nous n’avons pas eu le temps d’étudier quoi que ce soit car la situation s’est précipitée. Fin septembre, fut arrêté P.G. (air Br) avec une carte de l’île dans sa poche et des références claires à l’évasion. En conséquence, une gigantesque perquisition eut lieu à Fornelli qui nous a pris par surprise. Nous étions tous retenus dans la cour de promenade alors que l’ensemble de la section était soumise à une perquisition drastique. Pas suffisamment cependant, car ils ne trouvèrent que quelques couteaux, mais pas les explosifs, les mèches et les détonateurs.

A partir de ce moment, le climat en prison changea radicalement : régime strict, isolement total, plus d’activités partagées, silence absolu des gardiens. Le sentiment était que quelque chose de plus grave pouvait arriver à tout moment. Puis, après un échange frénétique de notes entre toutes les cellules, nous avons décidé que nous ne pouvions plus attendre : nous devions agir immédiatement.

Avez-vous décidé la révolte ?

Oui, une révolte qui avait pour but la destruction radicale de Fornelli, afin de rendre obligatoire notre transfert ailleurs.

Bien entendu, tous les détenus devaient participer à cette action radicale. Même les prisonniers de droit commun que nous avions informés acceptèrent le projet sans hésitation. Les opérations auraient commencé le soir du 2 octobre, lorsque R.O. (air Br.) devait sortir de notre aile pour un appel téléphonique. À son retour, lui et son compagnon de cellule P.A. (air Nap) auraient dû entraîner un ou deux gardes avec eux pour être pris en otage. À cet instant, le tumulte se déchaînerait. Dans les cellules, chacun devait s’occuper des explosifs, des fers des lits de camp, par tous les moyens possibles, pour abattre les murs de séparation et créer une pièce unique dans laquelle pouvoir résister ensemble et continuer le travail de destruction du bâtiment.

Les faits se sont-ils déroulés comme prévu ?

Malheureusement non, il y a eu un accroc dès le départ. Quand O. essaya d’attraper un garde à l’entrée du couloir une violente bagarre éclata. L’équipe des gardiens était plus nombreuse que prévu. O. fut maîtrisé. Les gardes ont commencé à crier en donnant l’alarme et se retirèrent hors de l’aile, fermant toutes les portes. Nous rendant compte que dans cette situation, même sans otages, nous n’avions plus de choix, il fallait continuer. Nous avons fait passer le message par les fenêtres : « vite, vite cassons tout », criais-je. Et je me disais : soit ça passe, soit ça casse ; il nous reste peu à perdre.. Ainsi commença la bataille de Fornelli. Au début c’était une charge furieuse contre les murs et les plafonds. Nous n’avons pas immédiatement utilisé les explosifs, mais nous avons travaillé avec les fers des lits de camp et un genre de marteaux que nous avions fabriqués nous-mêmes. Entre le plafond et le toit, il y avait une cavité d’environ un demi-mètre de hauteur d’où l’on pouvait contrôler tout le couloir de l’aile. Nous avons décidé de nous y installer pour résister le plus longtemps possible. La chose vraiment compliquée était de hisser là-haut les compagnons moins agiles. Un groupe devait garder l’entrée du couloir d’en haut, là où se trouvaient les portes. Les machines à café au plastic étaient prêtes. Au premier signe d’une invasion par les gardes ou les carabiniers, les bombes devaient être lancées d’en haut, en guise de bombardement. Pendant ce temps, d’autres équipes, composées des sapeurs les plus puissants, continuaient à tout casser : toilettes, lavabos, canalisations, cloisons, luminaires…

Bientôt les premières escouades de gardes arrivèrent. Ils ouvrirent les portes en fer et tentèrent d’envahir le couloir. Et nous avons jeté les bombes Moka qui ont explosé avec grand bruit, les repoussant inexorablement. Puis ils ont commencé à tirer à travers les vitres brisées. Les balles ont rebondi dans tous les sens. Nous avons éteint l’éclairage, mais ils ont utilisé des projecteurs puissants.

Et est-ce que vous êtes resté longtemps au milieu de ce western ?

Plusieurs heures. Après minuit, quand l’intérieur de l’aile était pratiquement réduite en gravats nous avons demandé à parlementer. G.P., prisonnier historique des groupes armés prolétariens, sortit pour parlementer avec Cardullo. Il devait demander le retour d’O. et lui expliquer que notre objectif de détruire Fornelli étant désormais atteint, nous n’avions plus d’intentions guerrières.

Que vous a répondu Cardullo ?

Rien. Sauf que, avec O., ils ont retenu aussi P., notre porte-parole. Et l’attaque ennemie est devenue plus meurtrière : des gaz lacrymogènes urticants commencèrent à tomber. Quelque chose de terrible, créant de vraies brûlures douloureuses, cela faisait vomir et s’évanouir. Il aurait fallu des masques à gaz, mais malheureusement, il ne nous était pas venu à l’idée de les fabriquer.

Nous, qui avions déjà pris en compte le fait de subir une bastonnade. Nous savions que cela ne suffisait pas, nous voulions être sûrs de nous éloigner de l’île.

"Celle-ci est une décision que je ne peux pas prendre, cela dépend du ministère", répondit-il. Cela a duré longtemps. Puis, étant donné les conditions désastreuses des camarades les plus touchés par le gaz, nous décidâmes de faire des compromis. « Alors nous allons déguerpir », criais-je", on sort un par un, mais si on voit qu’une quelconque violence est faite aux premiers qui sortent, on jette tous les explosifs qu’on a sur vous.

« D’accord, je vous garantis personnellement ", assura Cardullo : " C., tu sais que je suis un homme de parole ; vous n’avez pas réussi à fuir je ne veux pas rager sur les vaincus… »

« Et moi en retour : « Non, regarde, nous ne sommes pas vaincus parce que nous avons réduit ta prison en morceaux. » Même à cette occasion, c’était inévitable la performance du duel verbal habituel avec cet étrange personnage.

Qui est sorti le premier ?

Nous nous sommes regardés et j’ai su que ça devait être moi. Tout le monde m’a dévisagé avec un air d’extrême pitié. Au-delà de la porte du couloir se trouvait un comité d’accueil plutôt nourri d’agents avec des manches de pioche à la main. Seulement les manches, mais de beaux gros qui ne présageaient rien de bon.

A vrai dire, cette fois-ci, une certaine peur, je l’ai eue. Mais j’ai aussi été enchanté en raison de la charge nerveuse accumulée pendant cette nuit de guerre. "Alors j’y vais", ai-je annoncé un peu dramatiquement aux camarades, "s’ils me touchent, tenez votre promesse".

Devant la porte de la cellule, Cardullo et le procureur de la République m’attendaient. Ils m’ont pris par le bras, l’un d’un côté et l’autre de l’autre, et nous avons marché jusqu’au centre du couloir, entre deux rangées d’agents. Des fenestrons, les carabiniers criaient : tu ne sortiras pas vivant d’ici, "Asinara sera ton tombeau". Je les défiais la tête haute, essayant de regarder un point infini dans le vide et de faire preuve à tout prix d’un peu de dignité.

Au bout du couloir, dans l’atrium, nous nous sommes retrouvés face à une terrible patrouille d’agents. Au moins une centaine, tous silencieux, tous immenses et menaçants, dans le noir absolu. Je pensai : voici la fin. Cardullo et le juge se serraient contre moi. Les gardes nous laissèrent avancer de quelques mètres puis, comme un seul homme, ils sont tombés sur nous en hurlant et en matraquant de toutes leurs forces...

Même sur Cardullo et le magistrat ?

Oui, avec une généreuse absence de discrimination. Chacun se protégeait comme il pouvait. Il se créa un tel chaos que je réussis tant bien que mal à me faufiler furtivement hors de la foule pour atteindre une autre section. Bref, je m’en suis tiré avec peu. Cardullo, en revanche, reçut tous les coups qu’il méritait. Et le lendemain, il est venu nous montrer ses bleus et ses bosses comme des médailles de bravoure. "Regarde C.", m’a-t-il dit, "J’ai pris ces coups pour tenir la parole que je t’ai donnée ; tu as perdu et je t’ai montré quel homme d’honneur je suis". Bref, le Cardullo habituel.

Et les autres détenus eux aussi ont pris des bastonnades ?

Les camarades n’avaient pas pu voir les coups depuis le couloir mais ils avaient entendu le tumulte. Ils ont exigé que Cardullo retourne à la porte de la cellule. Et il s’en alla, tabassé et ensanglanté, en disant : "Tu vois rien ne s’est passé, tu peux sortir tranquillement." Tout le monde a compris qu’un petit coup ne pouvait être évité mais qu’il n’y avait pas de danger très sérieux. Les premiers à sortir ont été battus comme moi, mais ensuite les gardiens se sont fatigués et la tension s’est apaisée

Comment cela s’est terminé ?

ls nous ont divisés en petits groupes, nous ont dispersés dans des cellules de punition et des bunkers secondaires sur l’île. J’ai séjourné à l’Asinara pendant une semaine. Puis, avec une quinzaine d’autres des Brigades rouges, j’ai été transféré à Florence où nous avons dû faire face à un nouveau procès. Fornelli était détruit, mais afin de prouver que nous n’avions pas gagné, l’État a maintenu ouvert une petite section de sécurité maximale dans d’autres bâtiments (...)

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